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Compte rendu : « Pratiques clandestines de l’avortement » – Séance du séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle »

16 mars 2026 – Campus Condorcet (Aubervilliers)

La séance a réuni deux historiennes travaillant sur l’histoire de l’avortement dans une perspective transnationale. Anne-Laure Briatte a introduit les deux interventions en soulignant leur complémentarité, toutes deux inscrites dans le renouvellement historiographique autour des droits reproductifs, des circulations militantes et des pratiques clandestines.

 

Jane Freeland (Queen Mary University of London), « Women’s Rights and Reproductive Travel from Germany to the Netherlands, 1976-1990 »

Jane Freeland a présenté son nouveau projet de recherche sur l’avortement en Allemagne de l’Ouest et les mobilités transfrontalières qu’il a engendrées, principalement vers les Pays-Bas. En s’appuyant sur des archives de pro familia, équivalent allemand du planning familial français, les débats dans les médias allemands et au Bundestag, elle a illustré les tensions juridiques et politiques autour de l’avortement clandestin dans le contexte de la réunification allemande. Son analyse s’applique en particulier à montrer comment l’accès aux droits reproductifs, les corps, et le genre sont déterminés par la législation et son application. Inscrit au § 218 du Code pénal allemand (1871), l’avortement était criminalisé, tout en étant exceptionnellement autorisé en cas d’atteinte à la vie de la mère. Si la loi de réforme du Code pénal allemand de 1976 a autorisé l’avortement dans les douze premières semaines sous conditions strictes, son application s’est heurtée à des obstacles considérables, notamment dans les régions à forte tradition catholique où médecins et hôpitaux refusaient de pratiquer l’intervention.

Face à ces obstacles, les voyages à l’étranger étaient fréquents. Le Royaume-Uni, et Londres en particulier, constituaient une destination privilégiée, avec des cliniques spécialisées dont le coût était cependant élevé – environ le double d’un avortement clandestin, soit l’équivalent de deux salaires moyens. Les Pays-Bas ont rapidement offert une alternative moins onéreuse, avec des conditions plus souples : absence d’obligation de justification et délai supérieur à douze semaines. En s’interrogeant sur la réalité de ces circulations transnationales, Jane Freeland a également mis en évidence le rôle significatif des réseaux féministes, qui organisaient des voyages collectifs le weekend, diffusaient des listes de cliniques et de médecins, et contribuaient ainsi à rendre ces pratiques accessibles au plus grand nombre.

 

Bibia Pavard (Université Paris-Panthéon-Assas), « Du self-help à l’autogestion : une internationale féministe de l’avortement en Europe dans les années 1970 »

Bibia Pavard a centré son intervention sur la méthode d’aspiration manuelle (manual vacuum aspiration, MVA), technique abortive qui a circulé à l’échelle mondiale à partir des années 1970 en remplaçant progressivement le curetage. Plutôt que de partir de la figure de Harvey Karman, qui a simplifié et popularisé la technique en 1972, l’historienne a adopté une approche par l’histoire matérielle, en mobilisant des archives états-uniennes, françaises, australiennes, britanniques, allemandes et espagnoles. Ce faisant, elle aspire à réintégrer l’Europe dans l’histoire de cette technologie. Développée en URSS dans les années 1950 et d’abord, dans le contexte de la guerre froide, perçue à l’Ouest comme une technique communiste, la MVA a circulé grâce à des présentations médicales à l’étranger dans les années 1960. Le “kit” développé par Karman, transportable et peu coûteux, conçu pour être utilisé hors des structures hospitalières, a permis l’ouverture de plusieurs cliniques aux États-Unis et a rendu cette méthode particulièrement attractive pour les réseaux militants. Certains de ces réseaux, avec qui Karman collaborait, ont également adapté ces techniques en self-help clinics.

En soulignant le rôle central de la France en tant que hub des réseaux militants, Bibia Pavard a montré que la MVA y était également investie comme outil de subversion de l’ordre bourgeois, de l’autorité médicale et de l’État, dans un moment où les débats sur l’avortement étaient vifs. La dimension transnationale de ces circulations a été illustrée par le voyage de Carole Downer et Debra Law depuis les États-Unis vers l’Europe en 1973, pour diffuser la technique et les positions politiques qui l’accompagnaient, ce que Bibia Pavard qualifie de transnational sisterhood. Enfin, l’intervention a mis la lumière sur le rôle décisif du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) dans la publicisation de la méthode qui a contribué à la transition de la clandestinité vers la légalisation.

 

Conclusion

Ces deux interventions ont mis en lumière les liens entre mobilités, intégration européenne et accès à l’avortement. Elles ont également montré que les réseaux féministes transnationaux ont joué un rôle structurant dans la diffusion des savoirs et des pratiques abortives, bien au-delà des cadres législatifs nationaux. Des questions qui demeurent d’actualité.


OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Marie Ferri (27 mai 2026). Compte rendu : « Pratiques clandestines de l’avortement » – Séance du séminaire « Luttes, circulations et convergences : vers une histoire transnationale du genre en Europe au XXe siècle ». Genre et Europe. Consulté le 7 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16a8w


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